CHEMIN DE CROIX MILITAIRE

Sur le soir, un vendredi de mars, dans l’église déserte…

Un bruit de gros souliers ferrés… C’est un soldat… Il monte la nef, fait la génuflexion… Puis, oblique vers la première station du Chemin de Croix. – Il s’agenouille et se met à faire son Chemin de la Croix tout haut, sans livre. – Et deux personnes qui priaient dans une chapelle obscure recueillent avec grande édification cette méditation militaire que nous transcrivons ici :

1° STATION : Jésus est condamné à mort. – Ah ! Ces vauriens là ! Faire passer un homme au Conseil de Guerre, parce qu’il guérit des malades… Et ce chenapan de Pilate qui écoute cette vermine… Notre Père, etc.

2° STATION : Jésus est chargé de sa croix. – Fallait encore ça ! On ne se contente pas de tuer un homme innocent ; Il faut encore lui faire porter tout le « bataclan ». Misère de misère ! Qu’ils étaient donc mauvais dans ce temps-là… Il est vrai qu’on n’est guère meilleur dans le nôtre ! Pauvre Jésus, comme on vous fait du mal !... Notre Père, etc.

3° STATION : Jésus tombe une première fois. – Je crois bien ! Avec une croix comme ça, qui pesait bien deux cents… quand on est à jeun ! Misère de misère ! Ah ! Si j’avais été à sa place, je les aurais plantés tous là avec leur croix. « Tas de vauriens, que je leur aurais dit ; C’est bien assez d’être cloué dessus… ! » Et ils l’auraient portée jusqu’en haut… Quand même ils m’auraient dû fusiller sur place ! Voila ! Notre Père, etc.

4° STATION : Jésus rencontre sa Mère. – Fallait donc encore ça ! Si ma pauvre mère me rencontrait, si on devait me fusiller, non, je n’aurais pas le cœur. Je lui dirais de s’en aller ; ça serait trop dur… Notre Père, etc.

5° STATION : Jésus aidé par le Cyrénéen. – Au moins, voila un brave homme. Si j’avais été à sa place, j’aurais fait mieux que ça. Lui prend le petit bout… Mais moi, j’aurais donné le petit bout au bon Dieu et j’aurais pris le gros… Ou bien plutôt, j’aurais tout porté… Notre Père, etc.

6 ° STATION : Une femme essuie le visage de Jésus. – Encore une qui n’a pas peur ! Bravo les femmes ! C’est comme les Sœurs de l’Hôpital, qui se moquent du choléra et de la peste ! Voilà ce que j’aime, et ça mérite bien la croix d’honneur… Et dire qu’on les chasse… Tout comme les Francs-Maçons du temps ont chassé Jésus… Et ils prétendent aimer le peuple ! Ah ! Malheur !... Notre Père, etc.

7, 8 et 9 ° STATIONS : Les témoins de cette scène touchante, étant trop éloignés, n’ont pu comprendre les paroles du soldat. C’est dommage.

10° STATION : Jésus dépouillé de ses vêtements. – ça, c’est trop fort, c’est vilain comme comme le diable ! Tas de vauriens ! Quel mal vous a-t-il fait ! Misère de misère ce n’est pas à vous, ces habits-là… Et ils ne lui laissent rien… C’est tout de même trop faire souffrir un homme… S’il avait empoisonné un régiment, on ne lui en aurait pas tant fait… Et dire qu’il n’avait fait que du bien !... Notre Père, etc.

11° STATION : Jésus crucifié. – Ah ! Bandits… Voyez-vous ça ? Comme des chiens enragés, ça veut le plaisir de faire souffrir ! – Comme je vous plains, ô Jésus !... Notre Père, etc.

12° STATION : Jésus meurt. – Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’il n’a rien fait contre ces sauvages… Si j’avais été à sa place, ça ne serait pas passé comme ça… Mais Monsieur le Curé de chez nous nous a dit comme ça, au Catéchisme, que c’était à cause de nos péchés. Il était Dieu : il pouvait ne pas souffrir… S’il a voulu souffrir ainsi, fallait qu’il nous aime bien, ben sûr… Notre Père, etc.

13° STATION : Jésus descendu de la Croix. – Pauvre femme ! Comment qu’elle n’est pas morte de chagrin ? Si on me rapportait à ma sainte femme de mère dans un état comme ça, pour sûr qu’elle en mourrait !... Notre Père, etc.

14° STATION : Jésus mis au tombeau. – Voilà donc que c’est fini ! Si c’est à cause de nos péchés, faut que le péché soit bien mauvais… Tout de même, à votre place, ô mon Dieu, je leur aurais fait payer cela… Notre Père, etc.

Et maintenant mon fiston, s’agit de se surveiller… Afin de ne plus faire de ces péchés qui ont causé la mort de Jésus !

Et le soldat, mettant « genou à terre », salua le tabernacle, puis sortit de l’église sans s’être aperçu que l’on avait écouté.

Extrait du Bulletin paroissial de mars 1913