LE CURÉ DE SAINT ALLOUESTRE

Paroisse de Saint Allouestre (1630 -1640)

"A veu souvente fois Missire Yves Robino blasphemer le Sainct nom de Dieu et que depuis deux ou trois ans de ça il a voulu la suborner, la menaçant de luy oster son manteau et autres hardes sy elle ne voulloit condesandre à ses volontés et sans qu’elle s’en couroit de luy, le rencontrant par les champs, il se fut mis en devoir de la violler...".

Janne Le Labourier, 16 à 17 ans

DOM ROBINO

A l’époque des faits, la paroisse de Saint-Allouestre était desservie par trois prêtres, à savoir : Missires, Allanet, Hays et Robino. Ce dernier, âgé d’environ 40 ans, demeurait chez " son père et sa belle-mère " au village de Kerberre. Entre les années 1630 et 1640, la tranquillité de cette petite paroisse, fut troublée par le comportement extravagant de l’un de ses prêtres, Missire dom Robino, incorrigible buveur et libertin ; Au surplus, il jurait comme un charretier, “blasphémant le sainct nom de Dieu” à tout moment. Il se livrait à des actions singulières, comme d’aller boire dans des cimetières ou on le vit “ toucher des corps morts de contagion de la peste” ou bien courant après des passants un verre de vin à la main pour les intimider, les quereller ou offenser”. Il fréquentait assidûment les tavernes de la paroisse et ceux des paroisses voisines, en compagnie de quelques ivrognes venant d’on ne sait où. Il arrivait même d’aller dans les dites tavernes” pendant le service divin”, sans soutane, en pourpoint et haut-de-chausses”, ou plusieurs villageois le virent danser publiquement avec des sonneurs mais aussi avec des femmes. Marc Perrono ans laboureur le vit même plusieurs “portant des armes sous son habit”.

Devenu paillard à l’excès, ne dominant plus ses sens, ses paroissiennes, les plus jeunes du moins, avaient mille peines à se protéger de l’ardeur de ses assauts amoureux inopinés. Ses propres parents s’étaient fâchés contre lui, car il avait voulu violer la servante de la maison, Jacquette Lefert, les parents durent s’en séparer !

Son confrère Missire Hays ne supportait pas que pendant son prône dominical, dom Robino se mette à “ parler et caqueter “ si fort dans l’église qu’il fallait à chaque fois lui imposer le silence. On le vit même plusieurs fois ivre aux vêpres. Chacun s’accordait à dire qu’il était ”scandaleux dans son vin”.

Il tentait de s’introduire chez les gens en criant, à la force au roy et aux voisins ’au secours ’, ou bien il les contraignait à rentrer chez eux quand ils avaient à faire du travail dehors, les menaçant de les piller, les brûler et de les pendre, “ et quoy qu’il soit yvre il commettait les dictes actions “. Lorsqu’il était trop ivre au point de ne plus pouvoir marcher, dom Robino dormait dans la taverne où il se trouvait. Sinon, il sortait à une heure avancée de la nuit et, avec ses compagnons d’ivresse, ils allaient alors rendre des visites, rarement amicales, aux habitants des villages qu’ils traversaient et se livraient à des violences sur des personnes qui manifestaient du mécontentement d’être réveillées ainsi en pleine nuit et qui leur refusaient de leur donner à boire.

L’année 1636, une nuit, Ollive Le Bouhec, veuve de Jan Blanchart, âgée d’environ 50 ans, du village de Kerberre, étant couchée, elle entendit frapper à sa porte, entre minuit et le point du jour. C’était dom Robino et ses amis. Ollive refusa d’ouvrir et de leur donner entrée. Dom Robino menaça de rompre la porte si elle ne l’ouvrait pas de plein gré et elle dut se résigner à le laisser entrer avec les autres. Ils étaient tous grandement ivres, tous blasphémaient, dom Robino le premier. Ils demandèrent après le valet de la maison, nommé Guillaume Picquart ; Ollive leur dit qu’il n’était pas là. Ils fouillèrent les lieux retournant tout, menaçant de mettre le feu à la maison. La fille d’Ollive prénommée Yvonne, âgée de 25 ans, était présente et était figée par la peur. Ils lui réclamèrent “une cognée”, ils se mirent en devoir de tout casser, brisant un coffre fort... en quittant les lieux, un des individus passant près de Ollive, lui “donna trois ou quatre coups dans l’estomac”. Terrifiée, sa fille Yvonne sortit en larmes pour aller demander de l’aide aux voisins. L’un d’eux, Pierre Le Labourier, se rendit sur les lieux aux cris de force. L’apercevant, dom Robino, s’avança vers lui menaçant et lui dit en ces termes « Tirez vos chasses ou chausses d’ici ou je vous les ferais bien tirer ».

Au petit matin, dom Robino et sa compagnie de sept ou huit maintenant, firent de nouveau leurs apparitions dans le village de Kerberre ; Ils étaient tous armés d’un bâton et se dirigeaient vers La Ferrière Les Bretons en Bignan. Toujours sous l’emprise du vin, ils enfoncèrent la porte de la demeure de Jan Le Brazedec, pénétrèrent dans sa chambre et le battirent cruellement. Avec la même cruauté, ils vinrent prendre son valet dans son lit et le maltraitèrent de coup après avoir accompli “leur commodité “ sur lui. Julien Buléon du village de Kerjehano se souvient d’avoir vu Le Brazedec et son valet grièvement blessés à la suite de cette agression dont on ignore le motif, tant est qu’il en existe un. Le Brazelec et son valet s’abstinrent de porter plainte de peur que dom Robino ne s’en prenne à leurs biens ou ne les offense davantage encore.

Un jour de l’année 1633, Olivier Hervot du village de Toulgoet, rentrait chez lui le jour de la foire de la Noyale avec une bouteille de vin sous le bras, il eut le malheur de croiser sur sa route dom Robino. Celui-ci, “après luy avoir rompu le bras “, la lui subtilisa prestement ! Hervot déposa une plainte mais sur les instances de missire Allain Allanet, alors curé de Saint Allouestre, il reprit sa plainte et l’affaire n’eut aucune suite. A la même époque, un habitant de Kerpicard fut roué de coups par dom Robino, un autre du village de Toulgoet reçut un soufflet sans raison dans la chapelle de la Trinité.

La seule tendresse que dom Yves Robino ait manifestée alors, fut une tendresse délicieuse et gaillarde vis à vis des jeunes villageoises, plus d’une d’entre elles ne dut le salut de sa vertu, qu’à l’agilité de ses jambes. Un autre jour, c’est armé d’une arquebuse qu’il voulut violer la femme Guillemette Hervot ; Alertés par les cris de la jeune femme, les Caradec accoururent, ils se trouvèrent face à face avec le prêtre qui le tenait en joue. Néanmoins, Guillemette Hervot parvint à s’enfouir, de son coté Jane Ryo, 26 ans, épouse de Julien Thomas, repoussait depuis 7 /8 ans les avances de dom Robino. En mai 1640, lors de la visite de l’évêque Monseigneur Antoine Fagon, il lui offrit un habit pour obtenir ses faveurs qu’elle lui refusa catégoriquement. La mère de Jane, Perrine veuve Ryo, l’avait entendu dire à sa fille Jane qu’il voulait la violer et que si elle refusait, il aurait employé d’autres moyens, elle-même fut attaquée plusieurs fois par le prêtre qui lui reprochait de s’opposer à ce qu’il abusa de sa fille.

La pudeur empêcha d’autres villageoises victimes de faits semblables d’aller conter leur mésaventure aux autorités. Dom Robino fit néanmoins l’objet de plusieurs plaintes auprès des instances seigneuriales dont dépendait la paroisse, plaintes sans lendemain, jusqu’à ce que le clergé alerté en haut lieu, s’émeuve vivement du comportement insolite de ce prêtre aux pratiques inconciliables avec la doctrine de l’église.

Le 10 août 1640, le promoteur Jacques Buléon chargé de l’enquête, prend un décret de prise de corps à l’encontre de dom Robino afin que celui-ci soit conduit sans scandale en prison, qu’il soit suspendu de toutes fonctions ecclésiastiques... C’était bien le moins qu’avaient espéré les habitants de la paroisse. C’était une peine relativement peu sévère, cependant dom Robino la trouva excessive et décida de faire appel devant le parlement de Bretagne. Le 10 juillet 1641, il comparut libre, contesta tous les griefs formulés contre lui.

Le dénouement de cette affaire ne fut jamais connu, il est probable que Missire dom Robino ne fut pas rétabli dans son ministère à Saint Allouestre, pas plus qu’à Bignan, ou ses paroissiens n’en voulaient plus. Cependant, il dut y retourner plusieurs fois, ne fut-ce que pour aller voir son père qui demeurait au désormais paisible village de Kerberre, où les mères de famille pouvaient tranquillement s’endormir le soir et laisser aller leurs filles par les champs en toute quiétude.

Le Kanak, 11/10/2014

’ Source chronique judiciaire de 1630 à 1746