LES PRETRES VICTIMES DE LA REVOLUTION : arrivé des déportés à Rochefort

Au moment où l’on s’occupe d’instruire la Cause des prêtres déportés sur le territoire de La Rochelle, il nous a paru intéressant de publier ce récit de leurs souffrances écrit par l’un d’eux, et que nous empruntons à la Semaine Religieuse de Saint-Brieuc.

Récit abrégé des souffrances de près de huit cents ecclésiastiques français condamnés à la déportation, et détenus à bord des vaisseaux Le Washington et les Deux-Associés, dans les environs de Rochefort en 1794 et 1795, de la mort du plus grand nombre d’entre eux ; de la translation des autres à Saintes pour y être reclus, et de leur bonne réception et délivrance en cette ville, par un curé du diocèse de Paris que Dieu a daigné associer à ces ecclésiastiques persécutés et qu’il a délivré avec ceux qui ont survécu à la persécution.

Per multas tribulationes transierunt fideles. Ils ont passé par bien des tribulations et ils sont demeurés fidèles (Judith. 8, 23).

RECIT

ARRIVEE DES DEPORTES A ROCHEFORT. – LEUR EMBARQUEMENT ET DETENTION SUR DEUX VAISSEAUX.

Au mois de mars 1794, nous nous trouvâmes rassemblés à Rochefort, au nombre de près de huit cents ecclésiastiques, presque tous prêtres, et tous condamnés à la déportation en haine de Jésus-Christ et de son Eglise. Dans ce clergé nombreux, envoyé dans toutes les parties de la France, on comptait des vicaires généraux de divers diocèses, des abbés commendataires, des doyens de chapitres, des chanoines, des curés, des vicaires, des supérieurs ou directeurs de séminaires, des professeurs de tous les ordres. On nous avait associé un laïque condamné à la même peine, nommé M. Girard, ci-devant garde-du-corps de M. le Comte d’Artois ; et ce respectable militaire nous édifia beaucoup par ses vertus.

Nous avions été amenés à Rochefort par détachements, dans des charrettes découvertes où nous étions entassés, et quelquefois enchaînés comme des criminels : une escorte de soldats conduisait des voitures. Les lieux où on nous faisait séjourner pour passer la nuit étaient les cachots des prisons. Notre entrée dans les villes qui se rencontraient sur notre passage était, ainsi que notre sortie accompagnée des huées injurieuses du peuple soulevé contre nous, et marquée par des avanies plus ou moins humiliantes.

Voici une de ces avanies ; Elle est plus remarquable que les autres.

Les ecclésiastiques du département de l’Allier, au nombre de quatre-vingts, à la tête desquels était M. Imbert, ex-jésuite et vicaire apostolique du diocèse de Moulins arrivèrent à Limoges. En y arrivant, ils trouvèrent aux portes de la ville une multitude immense, que la curiosité avait rassemblée pour considérer un spectacle d’un genre nouveau. C’était une grande quantité d’ânes et de boucs couverts d’habits sacerdotaux, qui s’avançaient en formant une longue file, et un énorme cochon, revêtu d’ornements pontificaux, qui fermait la marche. Une mitre, fixée sur la tête de ce dernier animal, portait cette inscription : le Pape, Celui qui présidait à cette fête irreligieuse, dont il était l’inventeur, fît arrêter les charrettes qui voituraient les ecclésiastiques, ordonna à ces hommes vénérables de descendre et les mit deux à deux, en rang avec les animaux. La procession sacrilège entra ainsi dans la ville. Quand elle fut parvenue à la place principale, on les rangea en cercle autour de l’échafaud sur lequel était établi l’instrument de mort, appelé guillotine. Alors le cercle s’ouvrit pour donner passage à la gendarmerie, qui amenait un prêtre non-assermenté que le tribunal révolutionnaire de la ville venait de condamner à périr par ce genre de supplice. L’exécution se fit aussitôt. Le bourreau montra ensuite la tête qu’il venait d’abattre, et dit : « Les scélérats que vous voyez ici, méritent d’être traités comme celui que je viens d’exécuter. Par lequel, voulez-vous que je commence  ? ».

Le peuple s’écria : « Par celui que tu voudras  ». Cependant, après que la multitude eut savouré le plaisir de les effrayer par l’apparence d’une mort prochaine, on les conduisit en prison pour y passer la nuit. Ainsi se termina cette journée qui leur semblait devoir être la dernière de leur voyage et de leur vie : le jeu cruel qu’on se permit à leur égard se borna à la dérision et à la terreur.

(à suivre)

Extrait du Bulletin paroissial de janvier 1912