LES PRETRES VICTIMES DE LA REVOLUTION : souffrances et maladie

Un jour le capitaine du Washington fit mettre aux fers un sergent, pour avoir donné quelques rafraîchissements à six ecclésiastiques qui, dans la même journée, avaient mis successivement en terre huit de leurs confrères et reçu de la pluie pendant toute la durée de cette pénible opération. Jamais il ne voulut accorder un second mouchoir et une seconde chemise à M. Cordier, ex-jésuite, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Il enleva même à ce vieillard le bâton dont il se servait pour soutenir sa caducité, et en le privant de cet appui, il lui dit d’un ton railleur : « Vieux scélérat, si je te laissais cela, tu serais capable de faire la contre-révolution à mon bord… ».

Si un couteau ou une gamelle se perdait par la négligence des gens de l’équipage, la perte était mise sur le compte des déportés et on leur en faisait un grand crime. Pour les punir, on les privait tous de vin qu’ils devaient avoir ; Ou bien, à l’heure des repas, on refusait à chaque chef de table le couteau dont il avait besoin pour faire la répartition des aliments.

Quand nous osions nous plaindre de quelque mauvais traitement, ou réclamer contre quelque injustice, on répondait à nos plaintes ou à nos réclamations par des actes de violence.

Dans le mois de janvier 1795, lorsque le froid était si rigoureux, quatre ecclésiastiques représentèrent au capitaine du Washington qu’eux et tous leurs confrères souffraient beaucoup de la faim, parce que le commis des vivres avait considérablement diminué leur ration. Pour toute réponse, ils furent mis aux fers pendant huit jours.

Au mois de d’août 1794, il parut avoir pitié du sort des déportés et leur dit : « Faites un mémoire qui expose votre situation déplorable et je le présenterai à ceux qui peuvent adoucir vos maux ».

M. de la Romagère, vicaire général de Châlons-sur-Marne, rédigea le mémoire dont il s’agissait, le signa, avec quatorze autres ecclésiastiques, et le remit au capitaine. Celui-ci, après l’avoir reçu, vint dans la partie du pont où se tenaient les déportés, fit l’appel nominal de tous ceux qui avaient signé l’exposition de leur misère commune et les condamna à être mis aux fers.

Les dénonciations calomnieuses que les gens de l’équipage se plaisaient à faire contre nous étaient favorablement accueillies, et d’après ces dénonciations, on nous condamnait sans nous avoir entendus. M. de Rouillac, chanoine de Limoges, fut accusé par un matelot d’avoir dit : « Si parmi mes confrères il se trouvait cent hommes comme moi, nous viendrions bien à bout de l’équipage ».

Sur le témoignage de l’accusation seule, et sans avoir été admis à se justifier, il fut condamné par le capitaine des Deux-Associés, à être fusillé sur le pont. On lui signifia sur-le-champ son arrêt de condamnation, et on lui donna une demi-heure pour se préparer à la mort. Ce temps écoulé, il fut attaché au mât du beaupré. Avant qu’on l’exécutât, il dit aux déportés, qui assistaient à son supplice : « Mes chers confrères, comme je suis sur le point de comparaître devant le tribunal de Dieu, vous devez croire que je dis la vérité. Je n’ai jamais tenu le discours que l’on m’impute, et je meurs innocent. Je vous demande le suffrage de vos prières ».

Le père Bourdon, gardien des capucins de Rouen, est attaqué d’une fièvre violente, qui oblige ses compagnons de le lier avec leurs mouchoirs, pour se garantir des funestes effets de sont transport. Le chirurgien appelé déclare que le malade est sans fièvre et que les discours extraordinaires qu’il tient sont la preuve d’une conspiration tramée par les prêtres déportés. Le capitaine des Deux-Associés convoque le jury militaire. Déjà on propose de fusiller tous les ecclésiastiques, qui sont à bord du vaisseau. Un seul officier arrête cette affreuse précipitation en disant qu’il faut constater l’existence du complot, et préalablement mettre aux fers le prétendu malade ; Cet avis prévaut. Le Père Bourdon est chargé de fers ; Et après avoir passé le reste du jour à se meurtrir avec ses fers il expire au milieu de la nuit dans des tourments affreux.

Leur maladie. – Tant de souffrances n’avaient pas encore suffisamment épuisé les ministres de Jésus-Christ et de son Église ; Dieu acheva de les purifier par la maladie ; Et cet état fut pour eux ce que le creuset est pour l’or. Les hôpitaux des malades étaient établis sur de petites barques à pont qui avaient environ cinquante pieds de long sur quatorze de large dans leur plus grande largeur. A l’extrémité de chaque barque, se trouvait une chambre destinée à loger son patron avec deux matelots, et un sergent avec quatre soldats. Le reste de la capacité, qui avait à peu près quarante pieds de longueur, était réservé pour les malades ; Cet espace avait cinq pieds de haut dans le milieu de la barque. C’était là qu’on mettait jusqu’à cinquante malades, serrés les uns contre les autres, étendus sur les planches, enveloppés de leurs habits ordinaires et n’ayant ni couverture sous leurs pieds, ni appui sous la tête. Sur ces petits bâtiments le roulis était bien plus fort, bien plus incommode, bien plus dangereux que sur les vaisseaux ; Pour peu que la mer devint grosse, elle agitait violemment les barques et les malades se trouvaient ballotés sans relâche, souvent l’eau qui tombait sur ce pont s’insinuait par-dessous et inondait tout l’hôpital.

(à suivre)

Extrait du Bulletin paroissial de mai 1912