LES PRETRES VICTIMES DE LA REVOLUTION : prières aux morts

Dès qu’ils avaient expiré, les gens de l’équipage, qui étaient présents, criaient avec une joie barbare : « Vive la nation ! A bas les calotins ! Quand viendra la mort du dernier de ces scélérats… ». Ce cri de triomphe se répétait ensuite sur les vaisseaux et se prolongeait pendant un certain temps. On se hâtait de faire enlever le corps du mort et de le faire enfouir dans la terre comme un objet d’horreur et d’exécration. L’ile d’Aix, l’ile de Madame et le rivage du port des Barques furent successivement le lieu destiné à la sépulture des déportés. C’était là que les ecclésiastiques survivants étaient obligés de trainer sur une brouette, ou de porter sur une civière, et souvent sur le dos, chacun de leurs confrères décédés. Le transport fait, ils creusaient la fosse et, avant de déposer le corps qu’ils avaient apporté, ils étaient tenus, sous peine d’être fusillés, de le dépouiller entièrement et de le réduire à une nudité absolue. Quatre soldats et autant de matelots qui assistaient à l’inhumation se jetaient sur les dépouilles du mort et partageaient entre eux ce modique butin. Tandis qu’ils faisaient leur pariage, ils disaient à ces ecclésiastiques affligés qui mettaient leur confrère dans la fosse et recouvraient son corps dépouillé : « Scélérats, est-ce que vous avez la vie plus dure que celui-ci ? Quand viendra donc votre tour ?  ».

« Frères, bien-aimés ! C’était ainsi que nous étions forcés de vous rendre les derniers devoirs ; C’était là toute la pompe funèbre qu’il nous était permis de faire en votre honneur ! Nous ne pouvions qu’arroser de larmes le coin de terre où nous déposions le reste de votre mortalité, et prier dans le secret du cœur pour le repos de vos âmes immortelles. Chers collègues ! Dieu sait combien il nous en coûtait de vous perdre et combien la séparation nous paraissait cruelle ! Il nous semblait qu’on nous arrachait une partie de nous-mêmes et nos cœurs faisaient de violents efforts pour vous suivre. Sans cesse de nouvelles pertes nous causaient de nouveaux regrets et à peine pouvions-nous suffire à les pleurer toutes. »

« Cependant, parmi ces angoisses, Dieu répandait une douce consolation dans nos âmes, nous ne pouvions nous empêcher de regarder votre mort comme précieuse aux yeux du Seigneur et nous aimions à penser que vous jouissiez déjà du bonheur promis à ceux qui souffrent la persécution pour la vérité ! Dans cette confiance, tous nos cœurs vous disaient : « Athlètes de Jésus-Christ ! Vous avez fortement combattu, et vous êtes parvenus au terme de la carrière sans que votre foi ait été ébranlée ; Nous espérons qu’en paraissant devant le juste juge, vous aurez reçu de ses mains la couronne de justice. Le fondement de notre espoir est dans la ressemblance que vous avez eue avec Jésus qui est le souverain prêtre, le prince des pasteurs, le chef de toute l’Eglise ; Serviteurs de ce Dieu qui s’est rendu pauvre, vous avez été revêtus de ses livrées ; Disciples de ce Dieu qui s’est fait homme de douleurs, vous avez porté sa mortification dans vos corps et la marque de sa croix sur vos membres ; Ministres de ce Dieu abandonné de ses apôtres et par son Père à la fin de sa vie mortelle, vous avez été dans vos derniers jours rejetés par vos concitoyens et bannis du sol qui vous avait vus naître ; Associés au sacerdoce de ce Dieu qui est tout à la fois le sacrificateur et victime, vous avez pendant longtemps immolé l’hostie sainte et vous avez fini par vous immoler vous-mêmes comme une hostie d’agréable odeur : le Père céleste vous a rendus semblables à son divin Fils : il doit donc vous glorifier avec Lui. Nos persécuteurs en vous voyant mourir, ont cru que vous mouriez pour toujours et votre sortie de ce monde leur a paru un véritable anéantissement ; Vous vivez en présence du Seigneur et la mort n’a plus d’empire sur vous ! Maintenant donc que vous êtes en possession du royaume auquel nous sommes tous appelés, souvenez-vous de vos compagnons de captivité, qui sont encore dans les fers ! Maintenant que vous êtes parvenus à notre commune patrie, souvenez-vous de vos frères, qui demeurent encore dans ce lieu d’exil, dans cette vallée de larmes, sur cette terre qui dévore ses habitants ! Demandez à Dieu pour nous qu’il abrège notre pèlerinage ou qu’il nous donne la force d’en supporter la prolongation. Demandez-lui que ceux qui ont été associés à vos souffrances, le soient aussi à votre félicité ; Et si notre Père a voulu que ses enfants fussent pour un temps séparés les uns des autres, demandez-lui qu’il les réunisse dans son sein fraternel ! ».

(à suivre)

Extrait du Bulletin paroissial d’août 1912