LES SINAGOTS A SAINTE-ANNE

Chaque année les Sinagots attendent avec impatience le lundi dans l’octave du Saint-Sacrement. Ce jour-là les barques aux voiles rouges ne glissent pas sur les eaux du golfe. Nos pêcheurs sont fidèles à la bonne mère Sainte-Anne, et c’est en voiture qu’ils montent.

Quel entrain ! Pendant que les cultivateurs chargent leurs chars-à-bancs, d’enfants et de femmes, car presque toute la famille est là, les marins ont frêté tous les breaks disponibles à Vannes.

Dès six heures du matin, les routes sont sillonnées par les voitures qui emportent paysans et marins endimanchés.

C’est un curieux spectacle. Les pélerins se sont entassés dans les véhicules de toutes formes et de toute grandeur : femmes et enfants suffiraient à les remplir, mais les matelots s’arriment à l’avant et à l’arrière comme ils peuvent : ils ne sont pas difficiles et savent s’accrocher. Après tout le roulement des voitures ne leur donne pas plus le mal de mer que le roulis et le langage.

Les vigoureuses bêtes semblent vouloir rivaliser de vitesse et leur poil fume. A Belléan, première station à la porte des auberges : puis départ en trombe jusqu’à Mériadec, dont la montée très rude nécessite la deuxième station. Les forces sont réparées : dès lors c’est un véritable concours, où malgré les excitations des matelots, les chevaux de louage sont vite dépassés par les chevaux plus reposés et plus vigoureux des laboureurs.

Enfin voici Sainte-Anne au faîte de son clocher. Tous la saluent. Au bout de dix minutes le village est envahi. Déjà les paroisses de Saint-Philibert et de Plougoumelen achèvent leur procession.

Saint-Philibert se présente avec 180 femmes et 40 hommes. Plougoumelen avec 328 femmes et 154 hommes. Séné va-t-il l’emporter ? La procession s’organise les femmes et les enfants au nombre de 350 se rangent spontanément sur deux files ; Les hommes, au nombre de 200, prennent plus difficilement leur tour. Enfin l’ordre est parfait, et la procession, en une longue file de 550 pélerins, se déroule au son des cloches de la Basilique et aux accents des cantiques bretons, autour de la Scala-Sancta, de la Fontaine, de la Basilique, et du Cloître. Les Sinagots l’ont emporté par le nombre ; Il faut encore l’emporter par le chant. C’est là qu’il faut les voir : ils ne chantent pas avec beaucoup d’art peut-être, ni avec des voix très harmonieuses, car les embruns de la mer ont un peu salé les gosiers ; Mais en tout cas, ils chantent de tout cœur, et de cette voix forte et puissante habituée qu’elle est à dominer le bruit des flots et le grand vent. Quelle foi, et quelle piété ! C’est qu’ils aiment Sainte-Anne, les pélerins de Séné : dans leurs champs ou sur les flots ils pensent à elle souvent, et ils la prient dans toutes leurs joies et leurs peines. Chez elle aujourd’hui, on voit bien qu’ils se sentent chez eux et qu’ils sont à ses pieds comme des petits enfants aux pieds de la grand’mère.

L’enthousiasme fut à son comble, lorsque M. le Supérieur des Chapelains, leur annonça pour l’après-midi, une procession du Saint-Sacrement. Pas un homme ne manqua à l’appel… le Landa Jerusalem fut… enlevé. « Heureusement, disait quelqu’un, que les voûtes de la Basilique sont solides… Il n’y a pas à dire, le pèlerinage des Sinagots à Sainte-Anne garde un cachet à part. La bonne mère Sainte Anne doit être contente d’eux ; Ce sont, m’a-t-on dit, ses meilleurs enfants, les plus assidus à visiter sa Basilique, quand un deuil les atteint, quand un fils rentre au foyer, quand la pêche a été bonne, etc… Que Sainte Anne continue à les protéger.

Extrait du Bulletin paroissial de juillet 1914