LE JOUR LE PLUS LONG

Avant, pendant et après la guerre 39/45, dans la presqu’île de Séné, le jour le plus long était incontestablement le Samedi, le plus animé aussi, tant pour les Femmes que pour les Hommes.

Les Femmes étaient les plus matinales. Dès 6 h 30 du matin, on pouvait les apercevoir sur les places de Langle et de Cadouarn, endimanchées et portant avec fierté une coiffe d’une blancheur immaculée. A leurs pieds, une manne remplie de poissons, coquillages pour celles appartenant au monde de la Mer, des paniers de légumes, œufs et volailles pour celles appartenant au monde de la Terre.

Elles attendaient l’arrivée du car de Brient pour les conduire à Vannes, Place du Poids Public et la Poissonnerie. Le pot d’échappement de ce vieux Car laissait échapper tellement de bruit et de fumée, qu’on l’entendait et voyait de très loin ; La grosse remorque attelée à ce vieux de la vieille lui donnait une allure que les gosses d’aujourd’hui, appelleraient un gros petit-train.

Il n’était pas rare de voir sur sa grande galerie des colis non fragiles, entassés les uns par-dessus les autres, tombés sur la route cahoteuse de l’époque, de voir aussi des jeunes gens faire le voyage dans l’échelle galérienne !

Le Terminus se trouvait devant la Porte Saint Vincent, le retour vers 13 h et l’embarquement devant le café Allano. Les discussions allaient bon train dans le car de Brient. On échangeait les nouvelles : celles partant de l’avant du car arrivaient souvent déformées à l’arrière. Peu importe ! L’important c’était de causer, en Breton bien sûr !

A force de tirer sur la mule, elle finit par ne plus avancer. C’est ce qui arriva à la mule de Brient, elle rendit l’âme, lors du pèlerinage annuel de Sainte d’Anne d’Auray, juste devant la Chapelle de Saint Roch, le Patron des clous, ceux que beaucoup d’entre nous avaient dans le cou, autrement dit des furoncles. C’est un Car Gautru de Vannes qui vint chercher les pèlerins en réunion de prières pour éradiquer ces maudits clous : les prières étaient vaines !

L’arrivée de la pénicilline du Dr Flemming, mis fin à cette douloureuse et fatigante épidémie, le Père Brient, les larmes aux yeux, assista à la mort de son vieux Car, la sienne ne tarda pas à venir le chercher ! Les frères Loisel de Plaudren prirent le relais, pas pour longtemps car le nombre de Sinagots achetant des camionnettes bâchées augmenta rapidement. Loisel se tourna alors avec succès vers les voyages touristiques : l’entreprise devint florissante.

Les Hommes ce jour-là faisaient la grasse matinée, une bonne nuit après une semaine de mer avait des effets bénéfiques ; On était quand même debout dès 8 h le matin car carénage, ramandage des filets et petites réparations à bord du bateau occupaient la matinée.

Et puis, il fallait de temps en temps se rendre chez le barbier, le perruquier car tels étaient les noms donnés à celui que plus tard on appellera le coiffeur.

Avant la guerre 39/45, il fallait se rendre dans le village de Gornevez au domicile de Cheleumi, surnom donné à cause de ses fréquents “Ecoute moi en Français”. Il était marin pêcheur et patron du Sinago l’Abbé de l’Epée puis le Saint Vincent Ferrier.

Ses filles attendaient avec impatience l’arrivée des Coquelets pour les voir défiler sous la coupe de Papa ; Elles avaient l’embarras du choix, curieusement aucune ne se maria avec un Sinagot.

Cheleumi avait appris à couper les cheveux sur un Cuirassé de la Royale pendant son service militaire. Il avait donc tendance à faire une coupe portant le même nom. Sa clientèle se cantonnait aux villages de Moustérian, Cadouarn et évidemment Gornevez.

Pour les hommes de Langle / Bellevue, le coiffeur se trouvait sur l’île de Boédic, un certain Mr Coric, dont les enfants étaient scolarisés à l’école du Diable de Bellevue. Il fallait donc s’y rendre en canot.

Cheleumi et Coric sentant le poids des ans se faire sentir, avec des gestes de plus en plus lents et imprécis, un œil déficient, une arthrose invalidante, mirent fin à leur activité capillaire.

Pour beaucoup, le coiffeur n’était autre que le Père ; il utilisait un bol qui, posé sur la tête, servait de guide avant de sortir avec un balai O’Cédar ou une chaussée aux Moines sur la tête pour ceux qui avaient une tonsure naturelle. De quoi faire concurrence à Mr Le Recteur et ses 2 Vicaires, qui devaient se rendre régulièrement à l’Evêché pour une pieuse tonsure géométrique, destinée à indiquer au Saint Esprit, l’endroit par lequel, il devait passer pour leur donner un esprit sain.

Personne n’étant irremplaçable, on ne tarda pas à voir se pointer Henri Le Quintrec, coiffeur de profession. Il arrivait à moto de marque Terrot, 2 sacoches à l’arrière, une pour la lingerie, l’autre pour les outils ; Henri, qui fut vite appelé Riton, venait sur la presqu’ile tous les 15 jours : le matin, dans le village de Cadouarn, l’après-midi, dans celui de Langle, à Cadouarn. C’est chez Garite la Boulangère qu’il tenait son salon. Garite était veuve après que son mari le Boulanger de Cadouarn, mort prématurément, ait laissé femme, enfants et la belle-sœur Philo dans le pétrin. Pour faire face aux besoins de toute sa famille, Garite tenait un café-épicerie-jeux de boules, mais aussi le téléphone public “de la taille d’un micro-onde qu’il fallait actionner avec une grosse manivelle avant de décrocher“.

Philo de son côté devint l’amidonneuse, repasseuse et brodeuse des jolies coiffes de Séné, bel ouvrage soigneusement entouré d’un grand mouchoir avant d’être remis en mains propres ! L’imiter était possible, l’égaler JAMAIS tellement son travail était bien fait !

L’arrivée d’Henri Le Quintrec était une aubaine pour Garite la Boulangère ; Elle était assurée de faire une bonne recette ce matin-là, les autres cafés aussi mais moins. Il y avait celui de Méliro, Marie Le Franc, Cléro, Fine Syrie et Marie Chat. En tout, 6 cafés pour le seul village de Cadouarn.

Amanda et sa sœur qui tenaient une mini quincaillerie style Foire Fouille bénéficiaient elles aussi de la venue de Riton. Riton était un Pro et çà se voyait, près de lui une table sur laquelle était soigneusement posé d’un côté le nécessaire pour la barbe, blaireau, bol, savon et rasoir type coupe-chou, de l’autre tondeuse, ciseaux et peigne mais aussi de la brillantine de marque Roja et une bouteille d’Eau de Cologne au bout de laquelle pendait un tuyau se terminant par une poire, de quoi satisfaire les plus coquets !

On était prié de s’asseoir bien droit sur une chaise, une serviette était soigneusement encastrée dans le col de chemise à la manière d’un presse-étoupe, la tondeuse entrait alors en action pour enlever le plus gros, le shampooing était inconnu, la finition aux ciseaux dans la main droite et le peigne dans l’autre était tout un art. Riton faisait cliqueter ses ciseaux en permanence en les tapant fréquemment sur un long peigne noir.

La coupe durait un quart d’heure, le double s’il fallait raser le client ! Un grand coup de pinceau autour du presse-étoupe, suivi d’un agréable soufflement dans le cou signifiait qu’il fallait laisser la place au suivant ; Pas immédiatement, car Riton, qui ne savait pas dire non, buvait un coup à chaque coupe. Il reprenait le travail en s’essuyant la bouche d’un revers de la manche, avant d’agiter le presse-étoupe jusqu’à entendre le bruit sec d’un coup de fouet, un nettoyage à sec efficace avant de passer au suivant.

Riton terminait sa matinée aux alentours de 2 grammes au compteur : il était environ 12 h 30. Il enfourchait sa Terrot, direction le village de Langle chez Cyprien le 3 M : Marlou / Maquereau / Moustache ! Malheur à celui qui aurait appelé le brave Cyprien MONSIEUR !

Quand Riton arrivait chez Marlou, la table était déjà dressée. Au menu, plateau de fruits de Mer, rôti, fromage faisandé, far breton. Riton prenait des forces : l’après-midi serait dur, très dur, il en aura bien besoin ! Chez Marlou, la clientèle est déjà là. Elle attend que Riton ait fini de déjeuner.

En l’attendant, on va jouer aux boules, voire aux cartes et pas n’importe lesquelles ; On joue le jeu de l’Aluette, importé d’Espagne par les marins à partir du 15ème siècle. Ici, on l’appelle le jeu de vache.

48 cartes représentant des figures bizarres, des massues, des cornes, une vache etc… Ici, on le joue à 6, un chef et 2 équipiers. Seul le chef a le droit à la parole : il faut tout lui dire ce que l’on a en main sans parler, avec des gestes uniquement, lever les yeux, tordre sa bouche sur le côté, fermer un œil, faire la moue, lever le pouce, lever l’auriculaire, lever l’index etc…

Tout l’art consiste à faire ces signes, le plus discrètement possible, pour que l’adversaire ne sache pas ce que vous avez en main. Le jeu est intéressant pour les 2 chefs car les autres ne sont que des exécutants. C’est un jeu bruyant avec les ordres qui sont donnés Viens à moi, vas à lui, monte, pisse et surtout le Mordienne quand on marquait 2 points. Riton, fidèle aux habitudes, continue à boire un verre avec chacun de ses clients, les coupes deviennent de plus en plus asymétriques, l’ambiance est à la rigolade. Un jour, un certain Josélou aura droit à un shampooing à la bière.

Riton finira sa journée vers 20 h, en titubant. Marlou lui offrira une soupe avant que sa moto le ramène à la maison ! Riton ne sera jamais remplacé.

L’ouverture d’un salon de Coiffure, face au Port de Vannes et tenu par le Sinagot Ange Morio, sera désormais le coiffeur des Sinagots, un sacré bonhomme que ce Marlou, un mélange de Gabin et Galabru. Il y avait chez lui tous les ingrédients pour réaliser un film. Comme Garite la Boulangère, il avait en charge le téléphone public. Quand il actionnait la manivelle, il fallait que les standardistes répondent immédiatement sinon elles se faisaient traiter de tous les noms ; Elles en avaient fait un jeu et ne manquaient pas de le taquiner. Elles lui rendaient de fréquentes visites et étaient reçues comme des Reines, avec dégustation d’huîtres et de palourdes, le tout accompagné de propos courtois !

Marlou était très conservateur : il avait des rites dans son café. On se croyait dans un Saloon du Texas : les tables et le comptoir étaient recouverts d’une feuille de zinc parfaitement entretenue. Pas question d’y toucher ou alors après lui ! Pas question de le déranger quand torse nu il faisait sa toilette, dans une grande bassine remplie d’eau, plutôt fraîche que tiède ! Pas question de dire des gros mots quand la jeune laitière lui apportait son pot de lait ! Tous les matins Marlou fermait sa boutique à la même heure, une feuille de journal à la main pour se rendre dans un champ. C’était là, derrière une haie, qu’il venait déposer son colis de coliformes fécaux en adoptant la position dite à la turc ; C’est là qu’il faillit perdre la vie le jour de l’ouverture de la chasse : un lapin poursuivi par un chien de l’autre côté de la haie jusque-là protectrice fut tiré par un chasseur ignorant la présence de Marlou de l’autre côté. Il remonta rapidement son pantalon pour rejoindre son domicile afin de terminer la livraison en lieu sûr, c’est à dire dans son jardin ! Marlou était veuf, il éleva seul son unique fils. Il avait une copine qui venait le voir de temps en temps : elle s’appelait Braguette ! Elle arrivait discrètement en fin de soirée ; C’était pour les fêtards du soir, le signe qu’il fallait partir. Marlou en effet ne tardait pas à crier Voilà l’heure de fermer, allez tout le monde dehors qu’il disait ! Tout le monde sauf Braguette !

Plus anticlérical que Marlou, çà n’existait pas ! Mais il poussait l’incohérence jusqu’à exiger de porter la Croix lors d’un enterrement de quelqu’un qu’il estimait, un témoignage de sympathie selon lui. C’est avec tout le sérieux d’un acte religieux, qu’il conduisait le cortège jusqu’au cimetière de Séné. L’arrivée d’un nouveau Recteur modifia l’itinéraire à suivre, plus question d’escalader les marches pour accéder au cimetière, mais de les contourner pour les éviter. Marlou pas au courant de cette modification ne voulut pas entendre le Recteur qui lui demanda de respecter sa décision :

Je suis toujours passé par ici et ce n’est pas toi le curé qui me fera changer d’avis lança t’il !

Il franchit les marches pendant que l’ensemble du cortège continuait sa route. Marlou fut profondément vexé de se retrouver bien seul en plein milieu du cimetière, son air couillon l’amena à jurer que c’était son dernier enterrement.

Si Marlou n’aimait pas les Curés, à l’inverse, il aimait les bonnes sœurs, les religieuses qui s’occupaient de lui quand il était hospitalisé à la Clinique Huchet devenue celle de Saint Louis ; Il était d’une courtoisie qui tranchait avec son vocabulaire habituel. C’était du : « Oui ma sœur », « bien ma sœur », « au revoir ma sœur », etc… C’était le seul endroit où il acceptait que le mot Monsieur lui soit destiné !

Comme beaucoup de gens de sa génération, Marlou, je cite : « entendait mieux le Breton que le Français ». Cela pouvait poser des problèmes de compréhension entre lui et le personnel médical. Un jour, Marlou fut hospitalisé pour des problèmes gastriques. Un Médecin se pointa dans sa chambre pour le questionner :
-  Je suis le Docteur chargé de vous examiner. Avez-vous été à la selle ce matin ?
-  Hein, quelle selle ?
-  Avez-vous fait vos besoins ?
-  J’ai pas de besoin moi !
-  Avez-vous été aux toilettes ?
-  Non, je l’ai pas encore faite.
-  Vous avez été au WC ou pas ?
-  C’est quoi les WC ?
-  Bon, avez- vous été chier ce matin ?
-  Oui, oui, j’ai été aux chiottes après avoir mangé mon café au lait.

Toute une série de questions ayant comme réponses des questions, Marlou est encore présent dans beaucoup d’esprits ; C’était un homme honnête. Il laisse derrière lui le souvenir de celui qui défendait la Veuve et l’Orphelin, celui d’un homme généreux. Dans ses confidences, il avouait ne s’être jamais remis de la mort de sa femme. Derrière sa rude carapace, se cachait une très grande tendresse, nous avons passé des moments inracontables en ta compagnie.

Merci Marlou,

Merci Moustache,

Merci Maquereau !

le kanak 16/10/2013

20/22 suite.

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