OLIVIER

Olivier est né à Séné. Il était le dernier d’une demi-fratrie de 7 enfants : demi-fratrie car ses frères et sœurs étaient ses demi-frères et sœurs, vu que sa Maman mère célibataire, avait tenu que ses enfants soient tous de pères différents et de communes différentes, l’ensemble composant une communauté de communes, genre Vannes-agglo d’aujourd’hui.

Olivier était Sinagot-Badenois : Sinagot par sa mère et Badenois par son père. Olivier n’a jamais su qui était son père, quand bien même l’aurait-il su, que cela n’aurait rien changé pour lui. Il fut élevé par sa mère et surtout sa grand-mère, voire ses demi-sœurs ainées. Des 7 enfants, il fut celui qui bénéficia le plus de l’éducation maternelle ; Après sa naissance, sa maman se fixa définitivement à Séné. Son travail consistait à ramasser des coquillages pour les vendre chez Marianne Peulot dans le petit village de Cariel. Marianne veuve de guerre 14 / 18, connaissait la situation de la maman d’Olivier et elle l’aida souvent en lui avançant de l’argent pour acheter du pain ; Les Mamans savent s’aider entre elles, la fibre maternelle existe réellement !

C’est Monsieur le Recteur Poézivara qui se déplaça pour venir "exceptionnellement" baptiser Olivier, quelques heures après sa naissance. Sitôt né, sitôt baptisé, pour ne pas laisser le temps au Diable de venir prendre son âme, celle qui par le baptême deviendra la propriété de l’Église Catholique, Apostolique et Romaine, celle du Père, du Fils et du Saint-Esprit, celle du 3 en 1 ! Muni du premier sacrement de l’Église, Olivier sitôt atteint l’âge de raison, voire avant, appris le Catéchisme ainsi que les Évangiles écrits ’selon’ les Saints ; Le mot ’selon’ a été ajouté depuis qu’Ernest Renan a démontré que certains Saints cités, étaient nés 2 / 300 ans après Jésus-Christ, le mot ’selon’ arrange donc tout le monde.

La Maman d’Olivier est une fervente catholique. Son petit dernier, sera comme les autres, élevé dans la foi chrétienne, et donc scolarisé dans l’Église de M. Le Recteur ; Ce dernier financera les études d’Olivier, jusqu’à 12 / 13 ans, pas plus, car il y a d’autres cas sociaux-ecclésiastiques, surtout ceux ou un espoir de recrutement futur existe. Olivier quittera tous les jours la maison maternelle pour se rendre à pied à l’École de M. Le Recteur. Rien ne le différencie des autres enfants : toiletté, habillé proprement avec sur le dos, une petite musette dans laquelle se trouve son repas du midi, un morceau de pain sec, c’est comme ça tous les jours. Il y a bien une soupe qui est distribuée chez l’École des Filles, l’autre côté de la route, elle coute un petit pécule, la Maman d’Olivier ne l’a pas. Il restera alors dans la cour de son École avec son compagnon de misère Riton et tous deux sortiront de leur musette leur pain quotidien en attendant le retour des autres qui pour l’instant, sont chaudement installés devant un bol de soupe bien chaude.

S’il existe une saison qu’Olivier affectionne, c’est la saison d’hiver. Il attend avec impatience l’arrivée du grand froid, celle qui amène toutes les marres d’eau à être gelées : il les connait toutes. Dès les premiers froids, il se lève de bonne heure et part faire son inspection, il regarde, sonde, teste et juge que d’ici un jour ou deux, telle ou telle marre sera opérationnelle. Il pourra se livrer à son sport favori celui qu’on appelle le patinage, pas l’artistique bien sûr, le patinage plaisir tout simplement.

Olivier, comme la grande majorité des enfants de son âge, est chaussé de sabots de bois et, comme dans la chanson ’Les gars de Locminé’, il a de la maillette, non pas sous ses souliers mais sous ses sabots ; La maillette, ce sont des clous à tête ronde, ils ressemblent à ceux utilisés par les tapissiers pour confectionner des fauteuils. Dans le cas présent, ils protègent le dessous des sabots d’une usure prématurée ; Quand on se déplace, ça fait du bruit, mais sur la glace ça vaut des patins à glace tous les jours. Tous les jours, ça fait des traces avec des lignes parfaitement parallèles, une petite pirouette finale apporte un petit côté raffiné qui laisse apparaitre une courbe gracieuse et ça Olivier sait faire. L’idéal c’est de trouver une marre vierge de toutes traces. Quand Olivier en découvre une, ça devient un secret, seul Riton sera informé de la trouvaille et rendez-vous est pris pour s’éclater ensemble. C’est au petit matin que les 2 patineurs se présentent devant la patinoire : ils vont pouvoir s’adonner à leur sport favori avant de rejoindre l’école. Riton étant l’invité d’Olivier, c’est donc à lui que revient l’honneur d’inaugurer la piste, trois petits tours et c’est au tour d’Olivier d’effectuer de jolies rayures. Il fait des allers-retours comme savent si bien le faire les petits rats d’Opéra, c’est merveilleux, la vie est belle ! Pas pour longtemps car au énième passage, la glace se rompt et Olivier se retrouve au milieu de la patinoire avec de l’eau jusqu’à la poitrine ; Il suffoque, Riton essaye de venir au secours de son copain, la glace est devenue fragile depuis qu’Olivier est passé à travers, il essaye d’aller le secourir, de lui tendre la main, impossible ça craque de partout. Riton a de l’eau jusqu’aux genoux, il décide de faire marche arrière. Tout à côté, il y a un arbre, Riton casse une branche, elle est solide, mais l’énergie du désespoir qui est en lui, décuple ses forces, il parvient à la briser et la tend à Olivier qui claquant des dents parvient à la saisir pour rejoindre le bord de la marre. Il tremble de tout son corps et c’est dans cet état qu’il se rend à l’École tenue par M. Capé. Il rejoindra sa place au fond de la classe, Riton a les pieds mouillés, il a froid, mais Olivier lui, est frigorifié, il tremble, il lutte contre le froid et est en hypothermie sévère. A la récréation, il ira se chauffer contre le mur de l’École, celui qui est exposé au soleil, place qu’il rejoindra pendant que les autres iront manger une soupe chaude chez les religieuses à l’heure de midi. Olivier ne se plaint jamais, seul Riton sera au courant de ce qui s’est passé ce jour-là.

Olivier quittera l’École dès qu’il sera lire et écrire, et embarquera sur des bateaux Sinagos comme mousse, novice puis matelot. Tous ses patrons reconnaitront en lui, les qualités d’un marin travailleur, s’adaptant à tous les comportements : si son patron est sobre, Olivier est sobre, s’il boit, il boit aussi. Ils travaillent en parfaite harmonie, c’est l’entente cordiale.

A force de boire, on connait des déboires, Olivier en connaitra beaucoup avant d’être un jour appelé aux Affaires Maritimes de Vannes afin de lui remettre un bon de transport gratuit de la S.N.C.F. pour rejoindre la ville de Bordeaux puis la base Maritime d’Hourtin afin d’effectuer son service militaire. Olivier n’a jamais quitté Séné, pour lui prendre le train est une aventure, une épreuve. L’agent qui lui remet son billet de train, lui explique, plutôt 10 fois qu’une, qu’il prendra le train Quimper / Paris via Nantes, qu’à Nantes il lui faudra quitter ce train pour prendre le Nantes / Bordeaux, ville terminus où il sera pris en charge par des militaires de la Marine. Olivier, sans doute effrayé par ce qu’il lui arrive, ne descendra pas du train à Nantes, il est assis recroquevillé dans un coin du wagon et attend.

Le train Quimper / Paris continue sa route, Olivier l’accompagne, arrivera ce qui arrivera, on verra bien pense-t-il. Peu de temps avant la ville du Mans, un contrôleur se présente devant Olivier et lui demande son ticket de train. Olivier lui remet le précieux papier qu’il a reçu à Vannes. La gare du Mans sera pour lui le terminus : deux gendarmes attendent Olivier, il passera la nuit à la gendarmerie comme invité, le lendemain il reprendra le train dans l’autre sens en compagnie des deux gendarmes qui l’ont accueilli la veille ; Ils sont serviables et gentils, un repas servi à table au wagon restaurant lui sera offert au frais de la République. Le voyage Bordeaux / Hourtin se fera en voiture particulière. Ils pousseront la délicatesse jusqu’à déposer Olivier à la porte de la base maritime d’Hourtin dans les Landes. Un des gendarmes ouvrira la porte arrière droite, comme le veut l’usage pour les personnages importants quand ils se déplacent. L’officier de garde n’en croit pas ses yeux, quand on lui présente Olivier venu escorté, effectuer son service militaire. La récréation est terminée pour Olivier. Dès cet instant, il rentre dans les rangs, le sien. Il n’oubliera jamais ce voyage, il en parlera souvent tout au long de sa vie ! Une fois son service militaire terminé, le retour à Séné se fera sans problème, le bruit du train à vapeur qui selon lui fait, touquetouc, touquetouc, touquetouc, sera transformé en jteramène, jteramène, jteramène.

Olivier libéré des obligations militaires, trouvera immédiatement du travail. Il embarquera sur un chalutier ayant 2 patrons ; Il est dit qu’il suffit d’avoir 2 commandants sur le même navire pour le faire couler, cela s’avérera exact.

Olivier devient lentement mais surement alcoolique. Sa vie est décousue, il devient un pilier de bar, sa maman décède et cela n’arrange rien. Un chalutier cherche un matelot, il embarque en compagnie du Kanak. L’alcool est prohibé à bord, Olivier est un bon matelot. Un jour, en débarquant les caisses de poissons, il est pris d’une violente crise de délirium trémens, une crise épileptique ; Une caisse de poissons tombe à l’eau : ce sont heureusement de vulgaires tacauds. Il est pris de violents tremblements, il bave, il est sur le point de se couper la langue, le patron arrive in extrémis à mettre un bouchon entre ses dents. La pression est telle que le bouchon est coupé en deux, Olivier est en train de s’étouffer, avec un morceau de bouchon dans la gorge, il faut intervenir vite, très vite. Le Kanak prend des risques et réussi à écarter les mâchoires d’Olivier. Le patron enlève le demi-bouchon et met cette fois un chiffon, dégueulasse, imbibé d’huile et de graisse entre les dents d’Olivier. Les pompiers alertés transporteront Olivier à l’hôpital de Vannes, le Kanak l’accompagne. A la réception, il est questionné et incapable de répondre aux questions, c’est le Kanak qui répond pour lui : date de naissance, nom du père et de la mère etc… Cette dernière question pose problème : le Kanak, gêné, donne le nom de la mère, et indique que le nom du père est inconnu, de même que celui de ses 6 frères et sœurs. Dans le dossier la secrétaire, écrira : né de père inconnu et dira dans le coin de l’oreille du Kanak  : et de mère trop connue !

Le kanak, 21/12/2015.

A suivre : M. Capé