SOYONS AMIS

C’est le nom d’un bateau sinago ayant appartenu à Monsieur René Jacob du village de Langle, le Grand René qu’on l’appelait pour le différencier de son filleul, appelé le Petit René. Le Soyons Amis avait été construit dans un chantier naval au Bono. Contrairement aux autres sinagos, sa coque n’était pas noire, mais verte, celle du Coq du Village aussi. Le patron s’appelait Louis IV, alias Louis Doriol du village de Cadouarn, le Grand René pratiquait la pêche au chalut, Louis IV la pêche aux filets, mulets surtout. Ces deux bateaux ne passaient pas inaperçu, d’autant que tous les deux avaient un liseret rouge ; Seuls les pros du coin savaient les reconnaître : le Soyons Amis avait une perche à chalut le long de sa coque, le Coq du Village , non !

Le Grand René était un visionnaire. Sitôt la guerre terminée, il s’aperçu très vite que les méthodes de pêches étaient entrain d’évoluer ; Suivant l’exemple des pêcheurs Turballais, il fit construire un petit chalutier naviguant uniquement au moteur : le Soyons Amis fut remplacé par une pinasse baptisée "Santez Anna" . C’est avec un pincement au cœur que Grand René se sépara de son Soyons Amis . Il était loin de se douter que son sinago allait connaitre une seconde vie, une vie qui mérite d’être contée, tellement elle est pleine d’aventures.

Comme beaucoup de bateaux sinagos, le Soyons Amis fut acheté pour être transformé en bateau de plaisance, il fût vendu et racheté plusieurs fois, passant d’une main à l’autre. Alors qu’il remontait la Loire, il fut abordé par un cargo Norvégien et coula à pic. Renfloué aux frais de l’abordeur puis réparé, il continua a naviguer le long des côtes Bretonnes pendant quelques années pour finir sa vie dans le port de Douarnenez. Il était là bien droit avec ses béquilles attendant on ne sait quoi, il attend la mort ou qu’on vienne le chercher car il a encore belle allure. Il n’attendra pas longtemps car un couple Normand, Monsieur et Madame Chaudemanche vont en faire l’acquisition : ils vont vivre ensemble, une aventure hors du commun.

Le couple Chaudemanche est à la retraite, il fait l’acquisition d’un petit pavillon dans la banlieue Nord de Paris. A peine installé, il est informé qu’un immeuble doit être construit et qu’il doit partir. Avec l’argent de l’indemnisation, il achète un pavillon, cette fois dans la banlieue Sud, d’où il est de nouveau exproprié. Las de ces déménagements incessants, il décide d’acheter un bateau afin d’être enfin chez eux. De passage à Douarnenez, il découvre le Soyons Amis . Un flash se produit : il vient de tomber sur ce qu’il recherche et, c’est sans aucune notion de navigation, qu’il quitte le port de Douarnenez sous les yeux de vieux pêcheurs qui leur indiquent que les béquilles sont en place et qu’il faut les enlever... pour naviguer !

Le Soyons Amis et ses nouveaux patrons naviguent à vau l’eau. Au fil des jours, le couple Chaudemanche s’habitue à sa nouvelle demeure, il longe les côtes Bretonnes et vient visiter le Golfe du Morbihan, Séné à sa préférence, il y séjourne plusieurs fois. Depuis le départ de Douarnenez, l’équipage a amélioré ses connaissances maritimes, il peut désormais envisager d’aller plus loin. Un jour, le Soyons Amis quitte le Golfe du Morbihan pour traverser le Golfe de Gascogne afin de rejoindre l’Espagne, le Portugal, etc… Lors d’une escale, le couple Chaudemanche apprend que leur fille vient d’être nommée à un poste de fonctionnaire en Nouvelle Calédonie. Après mures réflexions, il décide d’aller la rejoindre avec le Soyons Amis . Il naviguera à l’estime ; Il parait qu’après les Açores, il existe des vents portants nommés Alizés qui te mènent aux Antilles, il suffit de se laisser porter et tu arrives à bon port. Le Soyons Amis, arrive en Floride, met le cap vers le sud et visite tout l’arc Antillais avant d’arriver au Venezuela, un pays pas très sûr qu’il est préférable d’éviter si on veut atteindre le Panama, franchir son canal pour se retrouver dans l’océan Pacifique.

Le chemin est encore loin pour atteindre la Nouvelle Calédonie. Panama / les Marquises, se fera sans escale, quelques vivres avant de rejoindre l’atoll de Ranguiora, connu pour son immense et merveilleux lagon. Le Soyons Amis franchit la passe du lagon et jette l’ancre à quelques encablures du rivage. Il fait beau, l’endroit est sûr, le couple Chaudemanche, met l’annexe à l’eau pour se rendre à terre. Subitement, la météo se détériore, un vent violent souffle à l’intérieur du lagon, le Soyons Amis est balloté, impossible de le rejoindre avec l’annexe tellement le vent est fort. Le Soyons Amis résiste, résiste jusqu’au moment où l’amarre casse. Il dérive et vient se fracasser sur des roches sous les yeux écarquillés du couple Chaudemanche. Il assiste impuissant à l’agonie de son cher Soyons Amis . Dans le livre de bord, qu’il a réussi à sauver, on pourra lire : Voir les gens du pays piller notre épave a été pour nous une chose insupportable, le Soyons Amis , nous a sorti plus d’une fois de situations périlleuses lorsque nous subissions des violentes tempêtes, il a plus d’une fois pardonné nos erreurs, etc…

M et Mme Chaudemanche rejoindront Papeete en avion, puis la Nouvelle Calédonie en cargo où leur aventure prendra fin.

Le kanak

Le 20/02/2015