UN VIEUX SOUVENIR JUDICIAIRE A L’OCCASION DES COURSES, DE CANO

Année 1844

La société des courses de Vannes pourrait célébrer ses noces d’or, si l’on prenait seulement en considération la date de sa formation. Mais il y a lieu de tenir compte des années durant lesquelles, à la suite de l’effroyable tourmente de 1870-1871, elle a cessé de fonctionner.

Au début vers l’année 1840, tout se passait de la façon la plus primitive. Les coursiers étaient des chevaux de labour, et les écuyers des valets de ferme. Pour toute selle, on avait un vaste panneau, avec des étriers en corde. Les prétendus jockeys étaient vêtus d’un pantalon de toile, contenant mal une chemise, plus ou moins scrupuleusement blanchie. La couleur du mouchoir entourant la tête servait à les distinguer.

Les deux kilomètres à parcourir exigeaient, au galop, près de dix minutes, et il n’était pas rare de voir accueillir par des rires les retardataires qui arrivaient enfin, alors qu’on ne les attendait plus. Il est inutile de dire que la modestie des récompenses était en rapport avec le peu d’éclat des rivaux.

Tout ce que nous venons de dépeindre disparut et changea de face le jour où, au poteau de départ, se présenta un cheval pur-sang.

Actuellement dans toute la Bretagne les courses de Vannes jouissent d’un grand renom. Il est vrai que rien n’y manque et le programme comprend absolument tout ce qu’en fait d’épreuves on peut désirer et demander : courses au galop, au trot attelé ou non attelé, courses de haies, steeple-chase de toute espèce pour gentlemen comme pour jockeys. Les sommes à distribuer sont des plus rondes, et même, un peu dans l’ombre, sous la tribune du jury, s’insinue une agence de paris mutuels, qui semble être des plus suivies. Quant à la partie dramatique, il n’est pas rare que la banquette irlandaise désarçonne le cavalier. Doit-on dire, comme trouble-fête, que le coureur et le cheval, et quelquefois tous les deux, rentrent en ville souvent fourbus et même éclopés.

Jusqu’aux environs de l’année 1848, les courses, à Vannes, avaient un caractère semi-officiel. Le Préfet, en grand uniforme, s’y rendait en calèche découverte, ayant à sa droite, revêtu de son écharpe tricolore, un cultivateur très heureux et fier de se montrer en si noble compagnie. Ce paysan devait son relief d’un jour à cette circonstance que l’hippodrome de Cano est situé dans le périmètre de la commune de Séné.

L’équipage administratif était escorté de deux gendarmes à cheval, le sabre au poing et excellents cavaliers. Sur la tribune, une place spéciale et tout à fait en évidence était réservée à M. le Préfet du Morbihan et à M. le Maire de Séné.

Pour être juste il faut reconnaître que, de 1830 à 1848, c’est-à-dire pendant une longue période de dix-huit ans, le Préfet du Morbihan, toujours le même, était doué d’une très belle prestance, en rapport avec le rôle principal qu’il tenait à jouer. Grand, la tête forte, les épaules et la poitrine très larges, il offrait une vaste surface aux regards de ses administrés. Nul ne savait mieux que lui varier l’aspect de sa physionomie et la rendre souriante ou sévère, suivant les besoins du moment. Les courses terminées, sa calèche quittait la première l’hippodrome et même, quoique le règlement fût complètement muet à cet égard, il était convenu facilement que nulle autre voiture de maître ou de louage ne devait la dépasser.

La ville de Vannes possédait alors un certain nombre de jeunes gens, riches pour la plupart, oisifs et aimant le plaisir, qui cherchaient, principalement dans la chasse et dans les exercices équestres, de fréquentes et attrayantes distractions. Nul besoins n’est de les désigner en toutes lettres ; toutefois, il ne saurait être indiscret de dire que leurs opinions légitimistes les mettaient quelque peu en suspicion.

L’administration préfectorale ne leur était pas sympathique, et, de leur côté, ils étaient tout à fait d’humeur à ne pas se soumettre sans murmurer aux exigences de l’autorité.

Aux courses de 1844, l’entrain de tous ces jeunes gens devait prendre un essor d’autant plus vif qu’ils étrennaient pour la première fois un très beau breach, attelé de quatre chevaux très élégamment garnis. Il y avait quelque chose dans l’air qui faisait craindre une tempête, dans le cas où un conflit pourrait surgir, sans être cependant prémédité.

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L’attelage des jeunes gens était tellement beau, qu’il faisait de l’ombre à celui de M. Le Préfet, tous les regards habituellement tournés vers la calèche officielle, changeaient de direction pour faire de la fixation sur celle de ces beaux et jeunes hommes. Les courses terminées ils commirent l’irréparable, à savoir doubler la voiture officielle, un crime de lèse-majesté, qui ne pouvait évidemment rester impuni. M. Le Préfet porta plainte pour outrage à un représentant de l’État. Le Tribunal de Vannes, saisi de l’affaire condamna les insoumis à une peine de prison avec sursis, ainsi qu’une forte amende...

Extrait du Bulletin paroissial de 1911