UNE BRETONNE HEROIQUE

Le fait s’est passé, chez nous, dans notre Morbihan, au phare de Kerdonis, commune de Locmaria, à Belle-Ile-en-Mer.

Le 18 avril dernier, dans la matinée, le gardien Matelot, préposé à l’entretien du phare de Kerdonis, était occupé à nettoyer les appareils de la lanterne à feux intermittents, lorsqu’il fut pris d’un malaise subit. Il continua sa besogne jusqu’à midi. Mais le mal fut plus fort que sa bonne volonté. Il fut obligé de se mettre au lit et s’efforça de rassurer, sur la gravité de son mal, sa femme et ses quatre petits enfants.

Mais bientôt la femme s’aperçut à certains signes que le mal était sans remède. Comment faire en cette solitude et dans cette détresse, au chevet d’un agonisant, pour assurer la continuité du service ? C’est la première idée – une idée simple et sublime – qui vint à l’esprit de cette femme en pleurs. Le phare n’était pas allumé… elle laissa donc ses petits enfants dans la chambre, déjà presque mortuaire. Elle eut le courage de monter dans la tour et de ranimer la lampe du phare. Lorsqu’elle eut pris toutes les mesures nécessaires pour que la nuit tombante fût éclairée, elle redescendit auprès du lit funèbre, et eut à peine le temps de clore les yeux de son mari défunt.

Nous ne sommes pas au bout de cette scène tragique. Au milieu des sanglots, tandis que les survivants contemplaient, pour la dernière fois, à travers leurs larmes, le visage de l’époux, du père bien-aimé, une voix d’enfant se fit entendre :

-  Maman, le phare ne tourne pas !

La mère douloureuse eut un brusque réveil d’énergie. Si le phare « ne tournait pas », alors les marins attardés en mer pouvaient le confondre avec un feu fixe, se tromper, perdre leur route, courir au danger, dans cette nuit d’orage, sous la tempête menaçante.

… De nouveau, elle quitta la chambre où reposait son mari, et s’en alla chercher aux appareils, le moyen de remettre en mouvement le feu indicateur des routes accoutumées. Le mécanisme fonctionnait mal, n’ayant pu être remis complètement en place par le gardien malade. Alors, elle fit monter dans la tour ses deux ainés – deux petits dont le plus grand n’a pas quinze ans. Et tous seuls, dans la nuit, dans l’étroite « chambre du feu », tout en haut du phare, de neuf heures du soir à sept heures du matin, ces deux enfants, de toute la force de leurs petits bras, firent tourner la machine qui mettait le feu en mouvement. C’est grâce à ces deux petits enfants de bonne race que le service ne fut pas interrompu.

Cet acte d’héroïsme, que le Bulletin devait signaler avec toute la presse, a ému bien des âmes et fait couler bien des pleurs. Aussi, plusieurs journaux ayant ouvert une souscription en faveur de la famille Matelot, en quelques jours, une somme de 17.000 francs a été remise à Mme Matelot.

D’autre part, quelques députés ont pris l’initiative de demander pour elle la croix de la Légion d’Honneur.

Extrait du Bulletin paroissial de 1911