UNE METHODE DE LECTURE

Un vieux parrain donne à son filleul les conseils que voici, et qui peuvent être utiles à d’autres :

-  Il faudrait d’abord savoir lire… j’entends lire avec méthode. Moi, je m’en suis composé une petite à mon usage. Es-tu curieux de la connaître ?

-  Pourquoi pas ? Si elle allait me séduire !

-  Ah ! Je le voudrais bien !... Ma méthode comporte deux articles : 1° Ne jamais faire de mauvaises lectures.

-  Qu’appelez-vous de mauvaises lectures ?

-  J’attendais ta question.

-  Est-ce lire des choses mal écrites ?

-  Non… La mauvaise lecture est celle que l’on se reproche secrètement de faire. Elle n’est pas la même pour tous, bien entendu ; Mais pas un de nous qui n’ait, à l’expérience éprouvé ce blâme sûr et tacite qui ne trompe jamais. Et si tu me vois sévère pour la mauvaise, l’inopportune, la coupable lecture, c’est que tu ne peux encore t’imaginer les ravages qu’elle cause même chez ceux à qui elle n’apprend rien, et qui alors se persuadent, les imprudents, « qu’ils n’ont plus à se gêner ! »… Elle trouble, agite, rompt l’équilibre des forces supérieures ; Et surtout elle salit l’âme, l’éclabousse. On sort d’un mauvais livre avec l’esprit crotté et des taches au cœur qui ne partent plus que difficilement dans la suite, malgré les nettoyages. Certaines ne s’enlèvent jamais. Elles ont l’air de disparaître avec le temps, et puis elles reviennent, et toujours au moment critique où on souhaiterait le plus que l’étoffe fût blanche… Quand les sceptiques avertis te garantiront qu’il n’y a que de mauvais lecteurs, tu leur répondras qu’on ne doit lire que ce qui satisfait les plus nobles, les plus sains de nos désirs et de nos élans.

-  Et l’article 2 de votre programme ?

-  Ne pas lire à l’aveuglette et en hurluberlu. Faire en sorte que la lecture soit le rayonnement logique et indispensable de tous les actes de votre vie ; Qu’elle escorte le travail, complète la profession, achève en toutes circonstances et perfectionne à toute heure l’homme spécial que nous sommes, artiste, savant, soldat, etc…

-  Et que doit-on lire ?

-  Tout ce que l’on peut lire à haute voix.

-  Seul ?

-  Non, devant sa fille ou sa mère.

H. LAVEDAN

Extrait du Bulletin paroissial de juin 1939